Contribution/ Vérités sans tabous, L'assassinat d'Abane Ramdane - Qui ? Comment ? Pourquoi ? Et après ? par Arezki Hatem

 

"Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n’empêcheront jamais le printemps."

Pablo Neruda 

C’est le dernier opus de Bélaïd Abane, le quatrième d'une tétralogie consacrée au mouvement de libération nationale avec comme fil conducteur l’itinéraire politique  d’Abane Ramdane.  Vérités sans tabous  exhume toutes les questions lancinantes sur la mécanique ayant mené à l'assassinat d’Abane, en dehors de toute procédure légale.

Cheville ouvrière de l’unité dans la lutte, Abane a œuvré sans relâche pour donner à la Révolution et au FLN, une base solide pour mettre fin à l'anarchie et à l’improvisation. La politisation en profondeur du mouvement de libération nationale mit fin en effet au désordre qui entravait  la lutte  et faillit la faire avorter à ses premiers balbutiements. Ainsi, furent mis en place les rouages d'une organisation politico-militaire à la hauteur des aspirations du peuple algérien à la liberté et à la dignité.

Le projet qui a longtemps mûri dans sa tête de reflexeur visionnaire, Abane, l'architecte de la Révolution algérienne, l'avait voulu comme la matrice féconde pour le rassemblement de toutes les sensibilités politiques d'une Algérie alors toujours prisonnière du joug colonial. Ce projet aboutira dans la réunion de la Soummam et la plateforme auquel elle donnera naissance.

Mais l'édifice de la Soummam, dont Abane fut le maître d'ouvrage, avait vite vu ses fondations ébranlées par l'implacable cisaille des godillots qui, dans leur logique d'hégémonie sur la destinée de la Révolution algérienne, ont ôté à l'ossature de la lutte pour l'émancipation de la nuit coloniale un pilier central, une sorte de solive tenant les lourdes poutres d'un combat libérateur venté par les hargneux vents de la puissance militaire française. Ainsi, la Constitution soummamienne véritable  feuille de route rationnelle pour la continuité de la lutte pour l'indépendance et un primeur démocratique pour une future Algérie indépendante, a été promptement rangée dans l'alcôve du silence et rongée par la moisissure d'un nouvel ordre établi qui a fait de l'exclusion son cheval de bataille après que le Congrès de la Soummam , dans ses résolutions progressistes, avait hissé le rassemblement de toutes les sensibilités politiques dans la lutte indépendantiste , vers une vocation suprême , chemin le plus sûr pour l'avancée d'une Révolution  algérienne à peine vagissante dans le tintamarre impitoyable de la machine de guerre d'une France épaulée par ses alliés de l' alliance atlantique . Ce " reniement " des canons de la Soummam par les hérauts du tout militaire, avait donné naissance à une impitoyable hérésie , une foudroyante dissidence  contre la raison et le bon sens, contre l' objectivité et la rationalité, et surtout,  contre un projet qui s'est voulu rassembleur et porteur d'une vision moderne et démocratique d'une Algérie en lutte pour son indépendance.

Qui ?  Comment ?  Pourquoi ?  Et après ?

Quatre voies en questions pour comprendre la trame complexe de l'assassinat d’Abane.

Non, ne me fermez pas les yeux.  

Lorsque j'aurai cessé de vivre,  

j'en aurai besoin pour apprendre  

pour regarder et comprendre ma mort

EXTRAIT DU POÈME "LA VÉRITÉ " Pablo Neruda 

Qui ? 

Les commendataires de l'exécution d'Abane Ramdane sont clairement cités par l'auteur du livre Vérités sans tabous, en l'occurrence Bélaïd Abane, dans un discours direct, clair, sans ambages et sans détours. L'auteur cite les témoignages clés de témoins ayant vécu de près l'assassinat de l'enfant prodige d’Azouza. Et pas des moindres : Mahmoud Chérif et Amar Ouamrane, Farhat Abbas, Youcef Ben Khedda,  Lamine Debaghine, tous membres du deuxième C.C.E. dont la composante a été profondément marqué par l'entrée en force des colonels et la remise en cause des deux principes névralgiques des résolutions de la Soummam. Névralgiques à plus d'un titre, car l'atteinte à ses deux points sensibles avait causé un grave et irréversible dysfonctionnement  dans le système nerveux de la Révolution algérienne. Un dérèglement fonctionnel qui a abouti à de gravissimes dérives, dont la plus saillante  fut l'assassinat d’Abane, crime fondateur d'une série de crimes politiques à l'implacable endurance, dés lors qu'il n'avait jamais cessé de perpétuer sa logique meurtrière. Bélaïd Abane a donc clairement répondu à la question fondatrice de son œuvre : qui a assassiné Abane. La réponse est, on ne peut claire, nous renvoie aux trois B (Krim,  Boussouf et Bentobbal) , les trois pièces maîtresses d'un complot mûrement réfléchi et maladroitement exécuté, tant l' empressement de mettre ( hors d'état de nuire d' Abane) se senti pressant dans le dessein morbide des colonels. Ajouter à cela une multitude de complicités à des degrés divers de la responsabilité de la Révolution. 

Comment ?

Pour circonvenir Abane Ramdane,  le trois B ont eu recours à un stratagème qui resterait dans les annales de l’Histoire de la Révolution algérienne comme une indélébile tache qui rappellerait aux générations futures les turpitudes du triumvirat des colonels et un large éventail de leurs affidés. La trame  du complot s'est tissée sournoisement autour de Abane à la fin du Congrès de la Soummam, dont l'acceptation des  résolutions par les militaires, ne furent que contre cœur, disant qu'ils étaient forcés par le consensus large autour de la personne de Abane et de Ben M'hidi et l'aura intellectuelle et révolutionnaire dont ils envoûtaient les congressistes de la Soummam. Donc, le primat politique sur le militaire est clairement revendiqué et instauré  à  la Soummam. Ainsi, il en fut  pour la primauté de l’Intérieur sur l' Extérieur. La messe  révolutionnaire a été dite et tout le monde, de bon gré ou de mauvaise foi, ont prié sous la voûte du congrès de la Soummam. Mais la satrapie et ses puissances ramifications sur  le tissu certes fragile d'une Révolution naissante, ne s'était pas déclaré vaincu par les politiques du combat libérateur. Au contraire,  ils ne perdirent pas beaucoup de temps dans leur quête à renverser les rapports de force au sein du comité exécutif de la Révolution algérienne , juste une année après la tenue du Congrès rassembleur de la Soummam, et cela, dans le Congrès de 1957 tenu au Caire, et qui a vu l' entrée en force de nouveaux colonels , en l'occurrence, Amar Ouamrane,  Mahmoud Chérif et non pas le moins controversé Boussouf. Et la remise en cause des deux primautés fondatrices des résolutions de la Soummam : primauté du politique sur le militaire et de l'Intérieur sur l’Extérieur. Une deuxième messe fut ainsi dite, mais la prière recelait dans ses incantations un augure sombre pour la marche de la Révolution. Abane ne tardera pas à être assassiné par ses " pairs " de la Révolution, une entreprise certes facilitée  par l’exécution de Ben M'hidi par les paras du Général Massu, et l'emprise macabre des colonels sur les autres dirigeants militaires et politiques de la Révolution. Le piège s'est vite resserré sur Abane , mais l'homme dont la rationalité et la prudence ont posé d'innombrables écueils à la mise en œuvre du complot, jusqu'à ce que les bourreaux d'Abane trouvent une parade des plus incroyables pour amener Abane directement à sa mort : le fameux et non moins mensonger règlement d'un conflit exacerbé entre les forces de l'ALN aux frontières ouest et l'armée marocaine,  un règlement qui devait se traiter en haut niveau, c'est à dire dans le salon de majesté le roi du Maroc en personne , Mohamed 5. La fin tragique d'Abane dans une ferme à Tétouan un certain 27 décembre,  jour glacial de l'hiver 1957, a sonné le glas de la légitimité, de la justice et de la raison et a jeté l'épaisse voilure de la tyrannie sur une Révolution pourtant consacrée démocratique dans les résolutions de la Soummam. La date 27 décembre 1957 portera à jamais le lourd fardeau d'un crime impuni et le râle d'un homme juste, trahi au nom de la soif du pouvoir absolu. 

Pourquoi ?

L'assassinat d’Abane suite à l'aboutissement d'une machination qui aurait fait envier les inquisiteurs des papes simoniaques contre les cris de révolte des peuples, alors sous domination de l'Église catholique,  s’ils étaient de notre monde. L'exécution d'Abane ressemble, dans ton tissage et sa mise en œuvre, à ces cabales mensongères montées avec haine par les hommes liges des puissants prélats de l'Eglise  contre les esprits libres et révoltés par les dérives devenues alors intolérables dans une Europe vouée à l'obscurantisme religieux. Si je compare le sort d'Abane à celui des hommes de lumières , pourchassés par l'Église catholique , au nom de la prééminence des ecclésiastiques sur le mortel et l'immortel, c'est pour dire que la mort d'Abane est un crime que nulle usure de temps ne pourra effacer de l'Histoire d' Algérie, comme l'est le refus de reniement à leur principe de liberté, les hommes libres condamnés par les papes de Rome et d'Avignon au bûcher de l'inquisition. L'assassinat d'Abane a fait jeter la Révolution dans les griffes de l'incertitude, une incertitude qui se perpétue jusqu'à nos jours dans le mode de gouvernance de l’Algérie de 2018. Abane avait fait le vœu de renter au maquis pour rendre au combat libérateur ses deux credos essentiels : les deux primautés charnières édictées dans le congrès de la Soummam. Mais l'aveuglement de pouvoir du triumvirat avait tout fait pour saborder le navire Abane dans sa navigation vers les rivages de la vraie lutte, celle du peuple. 

Et après

L’assassinat d'Abane est tristement la première fauchaison dans le champ fécond des hommes libres de la lutte indépendantiste, car d'autres militants sincères et épris des valeurs de la justice et de la démocratie, tomberont sous les mains assassines de la satrapie.

 

 

 

 

 

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